Journal de Paul-Marie Coûteaux
Une certaine Idée de la France et du monde

La vertigineuse addition des délires du système des partis, de l'égotisme de notre bocal politique où se sont perdus, hélas, ceux qui ont tour à tour prétendu relever le drapeau, d'une longue suite de gouvernements nuls, de l'incurie de dirigeants qui n'ont de responsables que le nom et, par-dessus tout, de l'oubli par notre peuple de tout souci de lui-même, a créé autour de nous une situation certes douloureuse mais que la France a souvent connue : le chaos. Nous voici près de ce que Bainville appelait la "récurrente anarchie française", dont nous n'apercevons encore que les premiers prodromes. Ce n'est pas une raison pour croire que la France se meure. Qui connaît l'Histoire sait qu'elle en a vu d'autres, et que l'essentiel est toujours, et en dépit de tout, de faire vivre une idée de la France, et à travers elle une idée de la diversité et de la beauté du monde. Cette idée resurgira tôt ou tard : il suffit de la garder au coeur, de distinguer ce qui meurt et ce qui vit, de voir, de comprendre, de protéger la langue, et d'écrire. Voici la suite d'un journal que je tiens depuis 1992, dont j'ai déjà fait paraître des extraits dans un ouvrage, "Un petit séjour en France", ainsi que divers blogues-notes, "For intérieur" puis "Une certaine Idée"...

dimanche 22 juin 2014

Ce que commandent les Institutions de la Ve République


    Le remarquable succès du Front national aux élections européennes suscite bien des observations. L’opinion commune est que le FN est désormais le premier parti de France, d’où se déduit dans bien des esprits qu’il est aux portes du pouvoir. Pour ma part, si je souhaite vivement que les forces patriotes et populaires qui se reconnaissent en Marine Le Pen accèdent aux responsabilités gouvernementales et redressent un pays qui roule aujourd’hui toutes les pentes, je ne peux tenir cette victoire pour possible dans le format actuel du RBM. Il me paraît indispensable de formuler les révisions stratégiques qui s'imposent, dussé-je déplaire derechef à celle dont j’ai été porte-parole en 2012 et qui, comme en témoigne la dégradation de nos rapports depuis plus d’un an, et concomitamment celle des rapports entre les partis que nous présidons, ne semble guère décidée à les regarder en face.

     Pour commencer, rappelons la logique de la Ve République qui, pour n’être pas monarchique, n’en requière pas moins que le chef de l’État, dont presque tout dépend, d’une part obtienne plus de la moitié des suffrages exprimés lors d’une élection présidentielle, d’autre part, soit reconnu comme légitime par tous les Français, ceux qui ont voté pour lui, ceux qui ont voté contre, et ceux qui n’ont pas voté du tout - qu'il soit "l'Homme de la Nation", comme disait de Gaulle.

   C’est peu de dire que ces deux conditions ne sont pas aujourd'hui remplies.

     Le corps électoral approchant 45 millions de Français, même en cas d’une forte abstention lors des présidentielles, c’est environ 15 millions de suffrages qu’il faut réunir. En 1995, Jean-Marie Le Pen a approché cinq millions d’électeurs, étiage qu’il a dépassé en 2002, Marine Le Pen le portant en 2012, à 6 millions – aux européennes, le total de ses listes ne fut cependant que de 4,5 millions, soit 10 % du corps électoral. Il est donc évident que, au Front national flanqué des trop rares personnalités que Marine Le Pen tente de rassembler, doivent s’ajouter de nouvelles forces, qu’il s’agisse de partis politiques, de groupements plus ou moins formels, ou de personnalités significatives. Il y a donc un énorme effort à accomplir car, même en dépassant le meilleur résultat obtenu jusqu'à présent, c’est encore bien plus du double qu’il faudra rassembler en 2017.

     On peut trouver cette nécessité regrettable ; elle est au contraire souhaitable : d’abord, il ne serait pas sain qu’un parti accède seul au pouvoir - et, de ce point de vue, l'esprit des institutions de la Ve République est respecté puisque, mises à part les législatives de 1968, jamais aucun parti ne fut majoritaire seul à l’Assemblée nationale, tous les présidents élus procédant pour leur part à de rassemblements composites. Ensuite, et surtout, le monopartisme serait d'autant plus malsain qu’il serait loin d’assurer la légitimité suffisante, ce "large consentement" tant nécessaire pour gouverner au sens plein de ce mot, c'est-à-dire mener une politique d'envergure - aspect qui n’est pas secondaire en une période où, autant que l'étiolement de la souveraineté, c'est aussi l'étiolement (d'ailleurs corrélatif) de la légitimité qui rend nos gouvernements impuissants, et qui, sur bien des dossiers les paralyse. Une telle paralysie n'épargnerait pas le Front national, dont il est à peine besoin de dire qu'il suscite bien des hostilités, et des plus violentes, en sorte que, même en cas de victoire, le consentement à gouverner serait faible - même en faisant abstraction de sabotages de divers ordres, à tout le moins de blocages, qui seraient certes regrettables mais point improbables.

     Or, on peut craindre, à entendre les cris de victoire des derniers jours, que trop peu des partisans de Marine Le Pen envisagent ces difficultés, privilégiant des scénarios de conquête et d'exercice du pouvoir d'Etat à la fois peu probables et potentiellement dangereux en ce qu'ils conduiraient à l'anarchie pure et simple, à ce chaos français récurrent dans notre Histoire qui aurait comme d'habitude bien des faveurs à l'étranger. Après avoir souvent évoqué ces questions avec Marine Le Pen, je suis au regret de dire qu'elle ne semble pas, du moins pas encore, consciente de l'étendue du problème... Ce n'est pas une raison pour ne pas le poser, et s'empêcher d'envisager une autre stratégie, non point fondée sur un parti, mais sur un authentique rassemblement, qui dépasserait de loin l'actuel RBM, lequel n'est de toutes façons qu'une coquille vide, et hélas voulue telle (les braves gens qui s'y inscrivent se voient verser sans tarder dans les effectifs du FN...), ou bien, formule meilleure à mes yeux, sur une incarnation forte dont je persiste à vouloir penser que Marine Le Pen pourrait l'assumer, si toutefois elle transformait son parti (en changeant son nom, en instaurant des courants, en n'en faisant qu'une pièce d'un bien plus large rassemblement, en le professionnalisant et en faisant éclore l'embryon d'une culture d'Etat, en valorisant ceux qui l'apportent au lieu de s'en méfier) et surtout le transcendait, en sorte qu'elle appartienne à tous parce qu'elle n'appartiendrait à personne. Le fait qu'elle semble tant peiner à s'émanciper de son père, qu'elle vient de faire de nouveau élire député (curieux personnage qui fut député sous la IVe République et qui inaugure ces jours-ci un nouveau mandat parlementaire !...), et chez qui, détail de plus grande qu'on ne croit, elle demeure toujours, n'incite pas à l'optimisme. Car c'est à de plus dures ruptures encore qu'il faudrait consentir ! 

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