Journal de Paul-Marie Coûteaux
Une certaine Idée de la France et du monde

La vertigineuse addition des délires du système des partis, de l'égotisme de notre bocal politique où se sont perdus, hélas, ceux qui ont tour à tour prétendu relever le drapeau, d'une longue suite de gouvernements nuls, de l'incurie de dirigeants qui n'ont de responsables que le nom et, par-dessus tout, de l'oubli par notre peuple de tout souci de lui-même, a créé autour de nous une situation certes douloureuse mais que la France a souvent connue : le chaos. Nous voici près de ce que Bainville appelait la "récurrente anarchie française", dont nous n'apercevons encore que les premiers prodromes. Ce n'est pas une raison pour croire que la France se meure. Qui connaît l'Histoire sait qu'elle en a vu d'autres, et que l'essentiel est toujours, et en dépit de tout, de faire vivre une idée de la France, et à travers elle une idée de la diversité et de la beauté du monde. Cette idée resurgira tôt ou tard : il suffit de la garder au coeur, de distinguer ce qui meurt et ce qui vit, de voir, de comprendre, de protéger la langue, et d'écrire. Voici la suite d'un journal que je tiens depuis 1992, dont j'ai déjà fait paraître des extraits dans un ouvrage, "Un petit séjour en France", ainsi que divers blogues-notes, "For intérieur" puis "Une certaine Idée"...

jeudi 27 novembre 2014

Jeudi 20 novembre deux mil quatorze, Paris.

Voilà qui devient pour moi ces jours-ci, tandis que je me mets enfin à écrire ce livre que je retourne dans ma tête depuis des mois, une obsession : comment expliquer rationnellement la malédiction, ou même la damnation de la droite française ?

              (« La droite damnée », ce pourrait être un bon titre…)


       Pauvre droite ! Sans repères ni paradigmes qui lui permettraient de se réunir sur un point de communion minimal, divisée en une myriade de partis qui se détestent cordialement et refusent d'établir entre eux le moindre lien (ne parlons même pas d'alliance...), sans incarnation forte mais affublée d'une multitude de petits chefs (dont la plupart ne sont ni même ne se veulent à « droite » tant le mot est infâmant), sans intellectuel capable de mettre en forme des aspirations pourtant majoritaires dans le pays mais souvent confuses (ceux qui le pourraient n'ont guère accès aux grands médias, si ce n'est pour être livré à l'opprobre publique), il faut encore que cette pauvre droite subisse la blessure permanente de son nom, toujours associé dans l'esprit public à quelque infamie vague, un vice de l'intelligence ou du cœur, une infirmité incurable face au mouvement débordant de l'Histoire telle qu'elle va, ce fameux sens de l'Histoire qui récuse tous ceux qui l'invoqueraient en l'une quelconque de ses filiations ou de ses figures. Paraphrasant Finkielkraut écrivant joliment « La culture est morte et son assassin porte le même nom », on pourrait dire que, depuis 1968, la droite est morte et son assassin porte le même nom – y compris la droite dite extrême, qui ne fut pas le moins efficace des assassins...

mercredi 26 novembre 2014

Mercredi 19 novembre deux mil quatorze, Paris.


Ce journal (faut-il plutôt dire blog, ou peut-être blogue-notes ?) commence sans doute à compter quelques lecteurs puisque l'on me demande assez régulièrement pourquoi j'énonce les jours à l'ancienne – deux mil quatorze et non 2014. Le plus souvent, la remarque est gentiment critique : cela fait notaire, vieux-jeu, vieillot... Certes, je ne mets pas autant de charge négative dans ces mots, que j'aimerais cependant voir remplacer par d'autres, comme « traditionnel », ou « classique », rendant la chose plus acceptable, du moins pour moi – il faut s'apprendre à récuser le vocabulaire courant, celui des Modernes, et pour commencer refuser de nommer « Ancien », comme le firent les Modernes de la Querelle des années 1680-1700, quiconque était simplement et tranquillement classique. Mais, pour en revenir à la graphie de la date, c'est autre chose que ma vénération du classicisme qui entre ici en jeu : énoncer l'année en prenant le temps de l'écrire, non distraitement en chiffres, mais en toutes lettres, donne la mesure de l'épaisseur du temps et marque un peu, ou tente de marquer ce que signifie écrire deux mil quatorze années après Jésus-Christ. En somme, une inscription dans l'histoire. C'est dans le même esprit que les entrées de ce blogue-notes indiquent le lieu où je me trouve quand je les rédige : manière de se situer dans la vertigineuse immensité de l'espace et du Temps.  

Mardi 18 novembre deux mil quatorze ; Paris sous le soleil de novembre.


Il y eut toute une polémique dimanche dernier sur les « réseaux » à propos de la journée que différents mouvements identitaires (les « ID », comme disent les initiés), ont organisé à Paris pour parler de « remigration ». Le sujet a choqué, sans que l'on sache très bien ce qui motiverait un interdit contre tout projet de favoriser le retour de populations immigrées en leur pays d'origine, qu'elles n'ont quitté selon les immigrationistes eux-mêmes (patronat et droitdel'hommistes mêlés) que pour venir travailler, sans qu'il soit question de les priver de leurs racines – une fois posé que le mot « racines » suppose d'abord, plus encore que tradition ou religion, un paysage, une Nature. En somme, il n'est pas nécessaire de dénaturaliser des immigrés, de les priver de retour – on parle bien de droit et quelquefois  de « primes au retour ».

            Si je n'étais allé à Carpentras samedi dernier et m'étais trouvé à Paris, je serais allé chez ces identitaires, que je juge plutôt sympathiques, tenant moi-même l'identité pour une revendication saine et noble, y compris chez les immigrés eux-mêmes qui n'ont nulle raison de renoncer aux leurs propres ; tenant aussi qu'un monde en ordre est un monde d'identités qui se respectent les unes les autres, ce qui suppose que chacun connaisse, comprenne, respecte et fasse vivre la sienne ; tenant enfin, en platonicien fidèle, qu'un monde est beau, bon et juste quand les choses, les êtres et les peuples sont ce qu'ils sont, ce dont j'ai cru pouvoir faire l'un des éléments fondamentaux de la philosophie explicite (« les choses étant ce quelles sont ») et implicite (« je salue Fécamp, port de pêche qui entend le rester ») du Général de Gaulle,  grand identitaire s'il en est.

            Or, une polémique est née, sur touitteur et ailleurs, de la présence à cette journée « identitaire » de Karim Ouchikh, au nom (si l'on peut dire...) du SIEL, un journaliste de mes amis jugeant même que cette présence signalait une dérive de ce petit et presque moribond  parti qui, estimait-il, n'en serait jamais venu à de telles extrémités « de mon temps ». Ce touite, d'allure aimable mais pas très informé, ayant été repris plusieurs fois, en particulier par d'autres journalistes et non des moindres, j'ai cru devoir, sur mon compte personnel, intervenir et approuver M. Ouchikh. On n'imagine pas combien mon petit message, et ce soutien qui n'était certes que de circonstance, a pu soulever de commentaires. Quoi qu'il en soit, je n'en démords pas : je suis, à l'instar du Général de Gaulle et de tout essentialiste qui se respecte, un pur « identitaire » - et si M. Ouchikh l'était aussi, je n'y verrais que des avantages...

mardi 25 novembre 2014

Lundi 17 novembre deux mil quatorze, Paris.

Je peux passer des heures devant des atlas et des cartes de géographie, ces merveilleux résumés de la dictée permanente que la nature impose à la politique des États – du moins quand leurs gouvernements la connaissent... Une carte de la Corée montre que, en son extrême Nord-Est, à quelques centaines de kilomètres au sud de Vladivostok, sur les bords de la mer du Japon, cet État compte une frontière avec la Russie. Certes, la frontière est courte : 21 kilomètres – doublée par une plus longue frontière maritime ; mais elle n’en a pas moins une portée stratégique qui pourrait être décisive, non seulement dans le récurrent conflit entre la Chine et le Japon, dans lequel Moscou affirme un rôle grandissant, mais aussi dans… l’équilibre de l’Europe.

            Ce 17 novembre, le mythique président nord-coréen dépêche à Moscou le premier secrétaire du Parti du Travail, en fait le « numéro deux » du régime, M. Choe Ryong-hae. Une longue rencontre avec Vladimir Poutine ouvre une série d’entretiens que « Choe » va multiplier tout au long de la semaine avec les plus hauts responsables de la défense et de l’économie russe, à Moscou d’abord, puis dans les métropoles d’Oral et de Sibérie, au développement desquels la Corée compte être associée. Des perspectives de coopération s'ouvrent ainsi entre les deux pays, appuyées sur une réconciliation politique qui s’est déjà traduite par l’opposition de Moscou aux dernières résolutions de l’ONU condamnant le régime nord-coréen.

            Hier, en Roumanie, le candidat allemand (plus exactement issu de la minorité allemande – d'aucuns diraient de « l’Europe allemande »), remportait l’élection présidentielle. Cette victoire du « clan occidental » parachève ainsi le nouveau cordon sanitaire antirusse par lequel, des pays baltes jusqu'à la mer Noire, les Anglo-Saxons réussissent une fois de plus, comme ils l’ont fait à Yalta, à couper l’Europe en deux. Les plus savants penseront peut-être aux âges lointains des Empires polonais et polono-lituanien qui ont longtemps relégué la Russie dans les ténèbres extra-européennes. Quelle que soit la référence, le fait est là : dresser l’Europe contre la Russie, c’est-à-dire couper l’Europe en deux, est la grande réussite des États-Unis, obtenue, c'est un comble, avec la complicité des Européens en montant en épingle contre « le régime de Poutine » des affaires de droits de l’Homme à dormir debout, puis en lui cherchant querelle en Biélorussie, en Géorgie, et maintenant en Ukraine. De la Pologne à la Bulgarie, Washington et Berlin (l’Allemagne fait bel et bien partie de la ligue anglo-saxonne) ont installé des gouvernements à leur botte, presque tous formés dans les universités américaines et minutieusement choisis pour leur hostilité à la Russie…


            17, 16, 15 novembre : la visite du dignitaire coréen répond en quelque sorte à la victoire du candidat occidental en Roumanie et explique la portée du geste légèrement désinvolte que le Président Poutine eut avant-hier en quittant le G20 de Brisbane (Australie) avant que ne soit diffusé le communiqué final. Tout cela a un sens, précis et inquiétant : Moscou renonce à privilégier la coopération européenne pour se tourner vers l’Asie, où la Russie dispose à présent de solides points d'appui, la Corée s’ajoutant au traditionnel allié indien, et à l'Iran. Triste résultat pour nous, « grands Européens » : l’Europe occidentale se trouve d’autant mieux placée sous la botte américaine que, coupée de son poumon oriental et orthodoxe, elle est gravement divisée, mais de plus, l'ostracisme dont est victime la Russie la prive de la mise en valeur des immenses ressources russes, en Sibérie et ailleurs. Détourné de l’Europe, Poutine s’intéresse à l’Asie – ou, plus grave, intéresse l’Asie à la Russie, ce qui pourrait bien condamner l’Europe occidentale à une marginalisation définitive. En trois jours, tout vient d'être dit.

dimanche 23 novembre 2014

Dimanche 16 novembre deux mil quatorze

Minuit vient de passer, et, dans le calme du grand appartement de la rue de Rennes (le plus paisible que j’aie jamais habité à Paris, avec le petit jardin sur lequel je vois régulièrement tomber les feuilles rousses et l’apaisante proximité de l’Institut catholique et du parc des Carmes), je retrouve mon lit bienheureux, le bienheureux Bainville, et les amusantes images de ma journée en Vaucluse. Il y a des jours qui ne sont que des joies…

            On dirait, d’ailleurs, que les jours sont d’autant meilleurs qu’ils commencent tôt – chose trop rare, tant les nuits sont encore meilleures, et qu’il me faut toujours trouver un moment pour dormir, habituel sacrifice du matin. Je m’en fus donc dès potron-minet à la gare de Lyon pour dégringoler à grand vitesse jusqu’à Carpentras via Avignon, cela à l’invitation du jeune député du cru, Julien Aubert, gaulliste de bonne souche (quoique UMP) pour parler du « gaullisme aujourd’hui » devant les membres du rassemblement qu’il vient de créer – drôlement dénommé « Rassemblement bleu lavande »… À sept heures, première joie, je suis saisi en sortant du taxi par les rayons du premier soleil – du coup j’y oublie mon téléphone portable, mais le chauffeur décrochera quand je l’appellerai du train, et ce sera un plaisir supplémentaire d’en être débarrassé tout le jour, comme de le retrouver à la loge en rentrant ce soir, outre qu’il est heureux de voir tant de taxis honnêtes… Autre joie, je retrouve aussitôt dans le train mon vieux compère Roger Karoutchi qu’Aubert a eu la bonne idée d’inviter pour la même causerie, et avec qui je bois force cafés dans le bar lumineux qui traverse les paysages frais réveillés de la Brie, de l’Yonne et de la Bourgogne. Nous évoquons les souvenirs des beaux temps de l’Assemblée nationale, de l’Hôtel de Lassay et du cabinet de Philippe Séguin – mais point seulement des souvenirs, car ce solide agrégé d’histoire a une vue si nette et carrée des choses, et de si bonnes introductions en certain parage, qu’il m’apprend des choses nettement plus actuelles… J’ai grand plaisir aussi à apercevoir, du train d’abord, puis de la voiture qui nous conduit à Carpentras, quelques traces de ce qui reste d’Avignon à Avignon et de ce qui reste des paysages de Provence en Provence. Hélas, arrivant à Carpentras, je commets l’erreur de demander au chauffeur, un dévoué militant UMP, qui ne semble pas voir le nombre effarant de femmes voilées, s’il y a bien aussi une communauté française dans la ville ; ma blague, à juste titre sans doute, n’est pas appréciée…


            La salle qui nous accueille, une ancienne église romane, n’est pas aussi déserte que nous le croyions, confirmation que les Français restent piqués de politique, capables d’assister à une causerie un samedi matin à onze heures, et tout à fait hors saison. Et quel auditoire ! Les questions fusent, le débat est animé, et je sens une douce complicité dans la salle quand j’attaque l’ami Karoutchi sur les errements des gouvernements Sarkozy auxquels il a participés, ne me privant pas de pointer la « forfaiture » du Traité de Lisbonne, comme la sotte habitude prise par les candidats de Droite de se vouloir aussi ceux du Centre, qui annihile tout. Curiosité : la salle, très sarkozyste, semble approuver la critique de son idole… Une fois encore, lors du repas qui suivit dans un petit restaurant de théâtre à murs rosés et volets verts  (l’omelette aux truffes ne fut pas le moindre délice secret du jour), je vérifiai que la base de l’UMP est tranquillement droitière, sans hargne et sans complexe, comme on l’aime. Enfin, comment ne pas ajouter, enfilant des joies qui viennent parfaire le collier de la journée, la suite de signes que je reçois des uns et des autres sur un sujet qui était pour moi l’un des intérêts de la journée : ces militants  UMP n’ont guère de griefs pour le pauvre hère qui a osé une incursion dans les parages de Marine Le Pen, dont il est très facile, devant ces gaullistes de bonne souche, d’expliquer les tenants, les aboutissants et les leçons à en tirer. Ainsi pour le député Aubert, qui a bien compris, dans son département très politique du Vaucluse, que seul un gaullisme authentique (il est président de l’amicale parlementaire gaulliste et grand pourfendeur de la supranationalité européenne) peut contenir la poussée du « marinisme » et de sa concurrente locale Marion Maréchal. Dans le train du retour, nouvelle conversation avec Aubert et Karoutchi qui m’en dit long sur les débats internes à l’UMP, et longue rêverie à travers les vitres, tandis que le regard glisse sur la France, à la recherche du titre à donner à ma « Lettre à Marine Le Pen »...