Journal de Paul-Marie Coûteaux
Une certaine Idée de la France et du monde

La vertigineuse addition des délires du système des partis, de l'égotisme de notre bocal politique où se sont perdus, hélas, ceux qui ont tour à tour prétendu relever le drapeau, d'une longue suite de gouvernements nuls, de l'incurie de dirigeants qui n'ont de responsables que le nom et, par-dessus tout, de l'oubli par notre peuple de tout souci de lui-même, a créé autour de nous une situation certes douloureuse mais que la France a souvent connue : le chaos. Nous voici près de ce que Bainville appelait la "récurrente anarchie française", dont nous n'apercevons encore que les premiers prodromes. Ce n'est pas une raison pour croire que la France se meure. Qui connaît l'Histoire sait qu'elle en a vu d'autres, et que l'essentiel est toujours, et en dépit de tout, de faire vivre une idée de la France, et à travers elle une idée de la diversité et de la beauté du monde. Cette idée resurgira tôt ou tard : il suffit de la garder au coeur, de distinguer ce qui meurt et ce qui vit, de voir, de comprendre, de protéger la langue, et d'écrire. Voici la suite d'un journal que je tiens depuis 1992, dont j'ai déjà fait paraître des extraits dans un ouvrage, "Un petit séjour en France", ainsi que divers blogues-notes, "For intérieur" puis "Une certaine Idée"...

mardi 25 novembre 2014

Lundi 17 novembre deux mil quatorze, Paris.

Je peux passer des heures devant des atlas et des cartes de géographie, ces merveilleux résumés de la dictée permanente que la nature impose à la politique des États – du moins quand leurs gouvernements la connaissent... Une carte de la Corée montre que, en son extrême Nord-Est, à quelques centaines de kilomètres au sud de Vladivostok, sur les bords de la mer du Japon, cet État compte une frontière avec la Russie. Certes, la frontière est courte : 21 kilomètres – doublée par une plus longue frontière maritime ; mais elle n’en a pas moins une portée stratégique qui pourrait être décisive, non seulement dans le récurrent conflit entre la Chine et le Japon, dans lequel Moscou affirme un rôle grandissant, mais aussi dans… l’équilibre de l’Europe.

            Ce 17 novembre, le mythique président nord-coréen dépêche à Moscou le premier secrétaire du Parti du Travail, en fait le « numéro deux » du régime, M. Choe Ryong-hae. Une longue rencontre avec Vladimir Poutine ouvre une série d’entretiens que « Choe » va multiplier tout au long de la semaine avec les plus hauts responsables de la défense et de l’économie russe, à Moscou d’abord, puis dans les métropoles d’Oral et de Sibérie, au développement desquels la Corée compte être associée. Des perspectives de coopération s'ouvrent ainsi entre les deux pays, appuyées sur une réconciliation politique qui s’est déjà traduite par l’opposition de Moscou aux dernières résolutions de l’ONU condamnant le régime nord-coréen.

            Hier, en Roumanie, le candidat allemand (plus exactement issu de la minorité allemande – d'aucuns diraient de « l’Europe allemande »), remportait l’élection présidentielle. Cette victoire du « clan occidental » parachève ainsi le nouveau cordon sanitaire antirusse par lequel, des pays baltes jusqu'à la mer Noire, les Anglo-Saxons réussissent une fois de plus, comme ils l’ont fait à Yalta, à couper l’Europe en deux. Les plus savants penseront peut-être aux âges lointains des Empires polonais et polono-lituanien qui ont longtemps relégué la Russie dans les ténèbres extra-européennes. Quelle que soit la référence, le fait est là : dresser l’Europe contre la Russie, c’est-à-dire couper l’Europe en deux, est la grande réussite des États-Unis, obtenue, c'est un comble, avec la complicité des Européens en montant en épingle contre « le régime de Poutine » des affaires de droits de l’Homme à dormir debout, puis en lui cherchant querelle en Biélorussie, en Géorgie, et maintenant en Ukraine. De la Pologne à la Bulgarie, Washington et Berlin (l’Allemagne fait bel et bien partie de la ligue anglo-saxonne) ont installé des gouvernements à leur botte, presque tous formés dans les universités américaines et minutieusement choisis pour leur hostilité à la Russie…


            17, 16, 15 novembre : la visite du dignitaire coréen répond en quelque sorte à la victoire du candidat occidental en Roumanie et explique la portée du geste légèrement désinvolte que le Président Poutine eut avant-hier en quittant le G20 de Brisbane (Australie) avant que ne soit diffusé le communiqué final. Tout cela a un sens, précis et inquiétant : Moscou renonce à privilégier la coopération européenne pour se tourner vers l’Asie, où la Russie dispose à présent de solides points d'appui, la Corée s’ajoutant au traditionnel allié indien, et à l'Iran. Triste résultat pour nous, « grands Européens » : l’Europe occidentale se trouve d’autant mieux placée sous la botte américaine que, coupée de son poumon oriental et orthodoxe, elle est gravement divisée, mais de plus, l'ostracisme dont est victime la Russie la prive de la mise en valeur des immenses ressources russes, en Sibérie et ailleurs. Détourné de l’Europe, Poutine s’intéresse à l’Asie – ou, plus grave, intéresse l’Asie à la Russie, ce qui pourrait bien condamner l’Europe occidentale à une marginalisation définitive. En trois jours, tout vient d'être dit.

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